mardi 13 février 2018

685 - peut(-)être un journal






Je me tiens là, dans ce vif d'un instant, à la façon d'une fin d'après-midi, quand s'en revenir au visage sien semble cette si parfaite mascarade qu'il demeure plus à propos de laisser tomber toute prétention à être soi-même.

les roseaux 
ont compris cela, 
les roseaux 
ont commis l'irréparable il y longtemps, 
les roseaux 
ont défait le sens, ils en sont restés au bon vouloir du vent.


pourquoi pas - à vrai dire - ? - 

le bon vouloir du vent



Pour le livre numérique M.E.R.E, j'ai fait des lignes. Comme un enfant puni, comme un enfant puni et créatif. J'ai fait des lignes parce que je suis coupable oui. Je suis créatif parce que je suis coupable. (A tous les idiots qui souhaitent guérir les gens de leur culpabilité, je dis qu'ils feraient mieux de s'abstenir, la culpabilité est ce trésor de la personne sans lequel nul visage n'est plus possible). 

faire des lignes, c'est me situer dans le droit fil de mon ventre. 
dans l'axe de la raison splanchnique.
dans le logos des tripes auquel seul je reconnais une autorité.

faire des lignes, c'est tricoter de la bordure là où manque un lieu.
là où manque un lieu, c'est mon ventre.
mon ventre est la mémoire géographique d'un événement qui n'adviendra pas.
cet événement, c'est celui de ma libération.
ma libération, c'est la méduse.
la méduse, c'est l'ombilic de ma phobie.

sans phobie: rien.






La phobie a pour objet l'incarnation. Je ne peux tolérer ce fait d'être incorporé (dès lors, quel est ce ventre mien dont je me réclame?). D'où mon obsession de disparaître. Ci-contre, il s'agit de cela, disparaître, dans une acmé morbide, avec une mère. il me semble que mourir enfant, en nu-pieds et chaussettes rouges, aurait eu de l'allure. Le drame, ici, consiste en ceci que rien ne permet d'affirmer que ce fils et une mère ne sont pas en train d'apparaître.

L'indécidabilité 

de l'image me torture. Ecrire est une entreprise visant à prolonger cette torture le plus loin possible, dans les confins du trouble.  Dans les confins du trouble, l'identité enfin se dilacère sur des mots aussi signifiants que creux, aussi vains que nécessaires. Advient le report somptueux des ressorts de l'existence, à d'autres, à d'autres, et la vacance désolée sur laquelle règne un astre 

indécidable.









j’ai vu des morts des barbelésr-h’’’é
je les ai vus debout contre une clôture. 
j’ai vu des morts attendre dans un froid. 
 ils sont moins morts que nous, quelqu’un a dit. 
  




De cette haine toujours indécise dans son orientation, prête à se diriger vers l'extérieur ou à se retourner contre le sujet lui-même et par là souvent proche du crime, l'oeuvre vraie garde toujours la marque, même dans ses aspects les plus volontairement réconciliés. A cet égard, l'histoire littéraire pourrait vraiment reprendre à son compte le mot de Freud dans une lettre à Pfister: " On ne peut rien faire de vrai sans être un brin criminel."
Michel de M'Uzan, Aperçus sur le processus de la création littéraire







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Le lien du livre sur le site de publie.net est celui-ci: https://www.publie.net/livre/m-e-r-e-julien-boutonnier/ pour précommander l'ouvrage dès aujourd'hui ou l'acheter en direct à partir du 28 mars.
Achat possible en librairie à partir du 28 mars en donnant l'ISBN.

jeudi 8 février 2018

684 - peut(-)être un journal






M.E.R.E

La version spatialisée que présentera le livre papier est maintenant terminée. Accepter l'écart qu'inévitablement j'ai constaté entre l'idée que j'avais du livre et sa réalité ne fut pas chose aisée. La réception de l'épreuve en fut une pour le moins. C'est-à-dire que j'ai ouvert le livre environ une fraction de seconde puis, horrifié par tant de réalité, je l'ai refermé et me suis jeté devant la fenêtre. Là, longuement, j'ai considéré, avec sagesse et plénitude, le vieux château d'eau érigé de l'autre côté de la voie. Plusieurs minutes furent nécessaires avant qu'il me vînt à l'esprit que le livre tant espéré, celui-là même à la réalisation duquel je me suis acharné les ans durant, était présentement posé sur la table basse du salon. Aussi brutale que soit son incessante et miraculeuse venue au monde (ou, devrais-je dire, son incessante, maudite, non-disparition: cette manière canaille de durer encore et encore dans un volume, un poids, des couleurs, une matière, (autant d'attributs indubitablement relevés par mes sens comme fournissant la preuve de sa survenue durable dans le monde)), il fallait bien que j'y consente, si je voulais en être le fils, sinon l'auteur.

Voilà que j'ai fini par accepter ce livre tel que les contingences de sa fabrication l'ont déterminé. C'est une libération en somme. C'est une transformation à vrai dire. Le trauma semble linéamenté désormais. Loin d'en avoir fini avec celui-ci, j'en ai peut-être terminé avec la lutte dont l'objet consista à sa mise en fonction: autrement dit: lui prêter une forme qui signifie: une qui soit matricielle et non plus terminale: 
passer de l'apocalypse à la genèse.
D'ailleurs, nous sommes en droit de nous interroger; 
l'apocalypse n'est-elle pas liminaire?; 
n'est-elle pas la condition nécessaire et suffisante à toute genèse?
dès lors, et c'est mon intuition la plus dense depuis long,  
l'origine est à demain, 
elle n'est pas derrière nous,
elle est devant,`
voilà ce qui nous différencie du règne animal 
peut-être...
et pourrait nous soigner, un tant soit peu, de ce mal à l'identité qui nous bourrèle 
Au fond, quoi? Il m'a fallu 27 ans avant d'être en capacité de donner un visage au trauma? Il s'est agi de déterminer à quoi pourrait bien me servir cela: un traumatisme? Quelles forces en dessinaient la direction? 
C'est un questionnement sur la destinée. 
Quel est mon destin? 
Ce fut un trauma oui, un trauma comme moyen en vue d'écrire. Qu'est-ce qui me permet de l'affirmer? Mon bon vouloir peut(-)être? Et si le destin, pour tragique qu'il fût, était cette décision insoluble où s'intriquent volonté et contingence? Ce oui, mystérieux, à ce qui nous aliène, ce oui, inqualifiable, qui consiste à travailler pour transformer ce qui s'impose en avant de nous?  
Peut-être,
l'écriture est première au trauma.
L'événement dramatique n'est intervenue que pour susciter, à terme, l'élan vers l'écriture? Je le crois. Je ne le crois pas parce que je présume que c'est vrai, je le crois parce que jamais aucun énoncé ne pourra en faire la preuve, et c'est depuis cette indécidabilité que mon désir s'essore et déploie son envergure dans le matin qui vient de nouveau. 
Ainsi, le livre M.E.R.E n'est pas une fin, il est le moyen des autres livres que je m'apprête à écrire. Et, je dois l'avouer, dans mon ventre, puisque c'est là, dans mon ventre, que se manifeste l'écriture, dans mon ventre il y a des livres qui désirent et désirent, il y a des formes qui poussent pour émerger et prendre pied dans le réel à la manière des vérités. Voilà 
la joie, 
la nuit amoureuse, 
le vif énamouré dans la trame d'un temps qu'innerve la blessure.

Être le fils de ce livre, c'est me laisser transformer par la distance que sa publication ménage entre lui et moi. Ce livre est un père oui. Un père que j'ai construit de toute pièce, dont je lâche la main. Et je regarde cela me quitter. Un père produit de l'évènement dans la personne du fils. Voilà en quoi un père se manifeste. Voilà à quoi peut servir un père. Créer de la discontinuité, susciter de la substance vive, creuser un écart, ménager du meurtre dont on ressort délié. Ecrire, oui, sans doute, et je le dis à la suite de tant d'autres que c'en est une honte, mais enfin, à chaque génération de l'affirmer de nouveau, encore et encore, écrire c'est produire du père, c'est jeter de la matière de père dans le réel, pour qu'enfin les fils accèdent à l'amour.

Quand je dis amour, je n'évoque pas un bonheur ou je ne sais quoi d'un accomplissement, je ne crois que je sois de ceux-là qui s'accomplissent, je ne crois pas à l'aboutissement, je n'évoque pas un ordre de partage et d'harmonie, non, je pense à la guerre, aux tensions, aux meurtres, je pense à la mort, parce que l'amour trouve là de quoi sustenter son visage. 




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Le lien du livre sur le site de publie.net est celui-ci: https://www.publie.net/livre/m-e-r-e-julien-boutonnier/ pour précommander l'ouvrage dès aujourd'hui ou l'acheter en direct à partir du 28 mars.
Achat possible en librairie à partir du 28 mars en donnant l'ISBN.

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dimanche 10 décembre 2017

683 - M.E.R.E avec Christophe Guiraud







L'ami compositeur Christophe Guiraud s'est emparé de ma lecture des trois premières balises de M.E.R.E. Ce travail est une partie d'un ensemble intitulé "Le piace i lembi della ferita e si avvicini."
C'est avec une certaine émotion que je partage cela, où s'entremêlent nos univers et nos obsessions.






On peut aussi visionner ci-dessous le montage vidéo de Christophe avec des images de peintures d'Iris Terdjiman.









dimanche 3 décembre 2017

682 - peut(-)être un journal






Travaux en cours pour M.E.R.E, balise Ą, graphiques et sonores:



Sur le quai une main de la schutzstaffel a fait signe.

une main a remué.

elle a fait signe d'aller par là.



Copier ces lignes m'apaise, cela me rend heureux. L'impression de faire ce que dois, ce pourquoi il m'a été donné d'être au monde. Faire des lignes. C'est une pulsion graphique, une graphorrhée. 
Il me faut citer Jean-Luc Parant à qui j'emprunte, modestement, une certaine idée de l'écriture. 


Et les fleurs ont été là.

des fleurs ont fléchi.

des fleurs ont fané.

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Pendant ce temps Roxane travaille à la mise en pages de la version papier du livre pour publie.net. Ci-dessous, les calques superposées avant d'être ordonnées.



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Ainsi, peu à peu, le livre apparaît, il émerge depuis le bas-ventre d'un réel qui pousse depuis plus de vingt ans. Il y a des bouts de moi aussi, qui meurent, qui naissent. Je laisse travailler cela. L'angoisse confirme le processus, elle valide que mon expérience est substantielle.

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J'apprends via cette émission écoutée sur France Culture que le prénom Julien a pour origine Ilion, l'autre nom de Troie. Je suis de la branche des vaincus, de ceux qu'on trompe par la ruse, cela me plaît.


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La nuit est en avance sur le jour.
Elle ne méconnaît pas les convulsions de la mise au monde.
La blessure est son théâtre.
C'est la défaite qui est porteuse d'avenir.
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mardi 14 novembre 2017

681 - peut(-)être un journal







Mon ami Erik travaille à un livre nôtre.

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Je gratouille mon front avec mon stylo, sans arrières pensées.

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FAIRE SIEN ( maître mot ? )

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Vivre dans une société où chaque individu est invité à porter son existence comme si celle-ci était le début et la fin de toutes choses implique une hygiène mentale rigoureuse faite de luttes, de convivialité, de lectures et d'amour, d'amitié, de collectif et d'art; cette santé mentale pourquoi faire? Plonger dans le réel de notre temps, s'en saisir à la mesure de nos moyens, le restituer au travers d'une forme esthétique?

*
La veuve Mc Farlane

J'étais la veuve McFarlane,
La tisserande du village.
Je vous plains, vous qui oeuvrez encore
     sur le métier de la vie,
Chantant au rythme de la navette
Et contemplant avec amour le fruit de votre travail,
A la pensée de la haine et de la vérité fatidique
     qui vous guettent.
Car l'étoffe de la vie se tisse, figurez-vous,
Selon un canevas dissimulé derrière l'ouvrage...
Un canevas invisible à vos yeux!
Alors que vous chantez et tissez avec ardeur,
Réservant les fils d'amour et d'amitié
Aux nobles dessins de pourpre et d'or,
D'autres yeux ont depuis longtemps découvert
Que vous avez réalisé un tissu blanc comme lune.
Mais vous riez encore, forte des couleurs de l'amour et
     de la beauté
Que l'espoir y projette.
Soudain le métier s'arrête! L'ouvrage est terminé!
Vous êtes seul dans la pièce. C'est un linceul
     que vous avez tissé!
Il se referme sur vous et votre haine!

Edgar Lee Masters
Spoon River
Editions Allia

*

La tristesse que devrait me procurer l'extinction de masse des espèces animales, je ne la ressens pas. Je crois qu'elle me travaille en sous-main. Je n'en ai qu'une connaissance approximative, je la devine comme on perçoit une silhouette par intermittence dans le fond d'une nuit que balaie une lumière clignotante. Cette tristesse, je crois que c'est à l'expression d'icelle qu'il s'agit de travailler. Cette impuissance émotionnelle mienne - je ne crois pas être le seul infirme dans ce cas - c'est à la juguler que je désire m'attacher.
Ne pourrait-on pas raisonnablement émettre l'hypothèse que la dépression généralisée contre laquelle s'agitent bon nombre de mes contemporains trouve, à terme, une cause dans la destruction de notre environnement?

Et puis, cette perspective ressentie d'un anéantissement de l'espèce humaine, pour exagérée qu'elle soit sans doute, comment l'articuler à un usage quotidien de l'existence? Comment être père à l'aune d'une telle réalité dont il est si difficile de démêler les parts du fantasme, du possible et du certain?

*


j'ai voulu vivre même dans la vie morte

M.E.R.E, balise N.

*

Je confesse ma joie.
Ce partage du quotidien avec une femme, il est l'occasion inouïe de pratiquer ce qu'être au monde induit: se risquer à éprouver jusqu'au for intérieur la dépendance à une autre - cet attachement radical à la personne aimée, selon lequel je ne suis qu'un bout de moi-même hors de la relation amoureuse (cela ne signifie pas que je ne peux être pleinement dans la solitude, cela implique que je suis mutilé dès lors que mon ancrage dans cette relation est défait). Ainsi, il suffit que l'être aimée me dédaigne, ne serait-ce qu'un instant, pour que la raison d'être perde sa consistance. En retour, il m'appartient de reconnaître, fort de cette expérience malheureuse, que la moindre désolidarisation de mon fait touchera aussitôt la personne aimée jusqu'à l'essentiel d'elle-même. Le présent magnifique de la relation amoureuse, c'est précisément cette fragilité, cette hypersensibilité à la qualité de la présence de l'autre aimée. Le présent, c'est mon impuissance à me tenir par moi-même.
Persévérer dans le risque permanent de s'effondrer, c'est vivre précisément. Je ne sais si c'est vivre plus fort, plus intensément, je ne sais si c'est vivre mieux ou plus en vérité. Ce qui me semble indiscutable, c'est que vivre ainsi, à découvert, donne une valeur à mon existence parce que je m'entraîne à mourir dans l'effort même de vivre.

*

c'est l'heure du vent qui sombre
     un moindre arobase
  les dentelures au cœur ont un regard pour l'automne

j|e ne parviens pas à l'eau

   des soirs sont du froissé
une joue amoindrie
           le son lointain du temps

     tu t'assois sur le fauteuil
     il faudrait se dire
     on ne sait

Rque: un moindre arobase? Qu'est-ce? Je ne sais. La main l'a écrit. C'est là. J'acquiesce.

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dimanche 5 novembre 2017

680 - peut(-)être un journal






Il y faut du corps sans doute. A quoi bon? Ne sais. Mais cela reste à faire. La nuit a le dos rentré dans les décombres. 

          tu cries encore depuis
          les coups de pieds
          dans le flanc

     c'est une histoire qui veut bien

j|e ne prends la main de personne. C'est seulement cela: de la tendresse qui s'ignore.

          l'épaisseur d'une voix
          qu'on jette à l'eau
          change le cours des choses

Il y a des fois ton regard qui erre sans toi, un visage beau comme le jour à l'heure où les oiseaux lancent l'alphabet dans le bleu. 
Ton regard clignote au bord du trou, il donne un rythme à mon pouls, et ses trajets aléatoires circonscrivent un territoire possible pour l'amour.


une limite contre laquelle
faire le poids

j|e pèse peut-être

Je ne suis pas de ceux qu'on énumère.

     l'heure aura grandi
     jusqu'aux branches des arbres

on dit, on le dit, on le dit cela, on dit

Sans doute à la fin je relèverai la tête et mes yeux fatigués verront le feu qui me tient lieu de poumon. 

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#M.E.R.E
J'ai épuré le texte avec Virginie et Jean-Yves. 
Des questions posées.
D'abord concernant les photos des sonderkommandos d'Auschwitz que j'avais insérées dans le livre. Il s'agit de trois photos issues de la série des quatre photos prises par Alex, ce juif grec, au risque de sa vie, photos tentant de montrer quelques vues du processus d'extermination. Référence au livre "Images malgré tout" de Georges Didi-Huberman. Référence surtout à l'existence tragique de ces êtres humains que les nazis obligeaient à travailler dans les usines de fabrication de cadavres des camps d'extermination. Référence (indirecte) au texte de Zalmen Gradowski qui reste encore pour moi un des livres les plus importants qu'il m'ait été donné de lire. Ce texte témoigne d'une éthique de l'écrivain à l'aune de laquelle j'entends essayer d'établir certains de mes propres textes. Cette éthique, proche de ce qu'Imre Kertèsz a pu formuler à ce sujet, peut-être puis-je la formuler de la sorte: témoigner du réel dans lequel les contingences nous ont jetés. Par témoigner, entendons qu'il s'agit de créer une forme esthétique propre à susciter un entendement du réel en question, non pas une explication, non pas une analyse, non pas une évocation, non pas un récit de vie, un peu tout cela à la fois, sachant que cet entendement auquel nous prétendons n'a pas vocation à emporter la totalité de l'expérience initiale, mais plutôt à en livrer une "image", voire une fiction. Simplement, comme nous l'ont enseigné nos ainés, dire tout le réel, c'est impossible. La justesse de cette affirmation se laisse d'autant appréhendée lorsqu'il s'agit de transmettre quelque chose d'un trauma, que ce soit à l'échelle d'une civilisation comme dans le cas d'un génocide, ou d'un destin individuel comme il nous est donné parfois de l'expérimenter à travers une situation d'accident, de deuil ou de maladie. Il me semble que c'est une signification possible de l'affirmation de Kertèsz: "Le camp de concentration est imaginable exclusivement comme texte littéraire, non comme réalité. (Pas même - et peut-être surtout pas - quand on le vit)".
Oui mais voilà,
ces photos, je les ai tout de même enlevées du livre. Elles sont comme un échafaudage sans doute, qu'il faut retirer une fois l'ouvrage terminé.
Il s'agit maintenant d'ouvrir le sens, ôter les références, laisser place au lecteur: lui faire confiance pour cheminer dans ce dédale qu'est M.E.R.E.
Je dépose ces pages ici, pour mémoire.
Peut-être les utiliserais-je pour le site Les balises (conçu comme prolongement web du livre)?





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Un extrait du travail de mise en son de M.E.R.E avec Philippe Dubernet - version studio non mixée.



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mercredi 11 octobre 2017

679 - peut(-)être un journal








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Je ne cesse pas de découvrir et m'émerveiller de la portée subversive d'une relation amoureuse. S'attacher à être dépendant de ma femme, c'est une libération radicale. La dépendance choisie à un être humain vivant est peut-être le seul viatique valable pour susciter en soi ce jaillissement de présence auquel me nourrir. La multitude des emmerdements qu'une telle situation de proximité induit est toujours susceptible d'être retournée en situation de joie, de dépassement, de découverte. L'important, sans doute, là-dedans, consiste en cela qu'il nous faut, chacun, être en mesure de supporter la division que nous logeons, l'antagonisme qui oppose des forces toutes légitimes du point de vue de la morale. Il n'est pas question ici de bien ou de mal, mais de rester unifié quand, depuis le for intérieur, des motifs divergents nous déchirent. Autrement dit, être soi dans une relation amoureuse implique que je sois identifié, non pas à une identité stable, nette, dicible, mais plutôt aux conflits incessants que j'abrite. On peut argumenter que ce conflit implique aussi des solitaires. Cela, on ne peut pas le nier. La différence, essentielle, et très subversive il me semble, est que la vie amoureuse nécessite un usage très régulier de la parole. En amour, tel que je le vis du moins dans le partage d'une vie quotidienne au long cours, témoigner de soi à l'autre aimé(e) est le gage premier d'un engagement qui compte. Certes il ne s'agit pas de chercher à tout dire, personne n'est assez misérable pour en arriver là, que ce soit du côté du locuteur ou de celui du récepteur. Parler en amour, c'est plutôt faire vibrer des semblants où peuvent se refléter des pans labiles de vérité: vérité d'un sentiment, vérité d'un désir, vérité d'une loyauté, vérité d'une implication... La subversion se manifeste là parce que, dans cette pratique de la parole, je me transforme moi-même. La parole que j'énonce par amour me fabrique tel que je n'aurais su le prévoir, elle me détourne, me renouvelle et me jette dans l'existence. Cette parole me défait des mots d'ordre, des obligations creuses, elle m'oriente vers le vif des contingences. Pour autant, il ne s'agit pas de parler en l'air. Pour que parler en amour ait cette portée existentielle radicale, une seule loi: faire ce que je dis (parfois dire que je n'ai pas fait), et porter attention à ce que l'autre fasse ce que lui-même dit (ou dise ce que lui-même n'a pas fait). C'est la grande Loi amoureuse: que les actes et la parole s'articulent dans un élan que l'on pourrait qualifier peut-être d'honnête.

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J'ai trouvé cette liste dans l'herbe. Quelqu'un que je ne connais pas l'a écrite. Je la regarde comme si j'étais un visiteur venu d'une lointaine galaxie, découvrant un planète déserte, sans vie, et trouvant cette liste: unique vestige d'une existence depuis longtemps disparue.
C'est un artifice certes, mais il n'en reste pas moins vrai qu'il me procure le sentiment poignant d'une existence provisoire. Il me renseigne de plus sur une fonction de l'art: rendre à l'émotion la plus sensible le moindre aspect du réel.

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M.E.R.E prend quasiment tout mon temps.
Terminer dans un premier temps les corrections de la version papier en prenant en compte les remarques de Virginie et Jean-Yves.
J'ai commencé à écrire un synopsis pour animer/mettre en image la balise F. 

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Quand j'écris ces petits poèmes (ceux que je scanne de temps à autre ici)  dans le métro, sur un banc ou dans le salon, j'entre dans une activité qui me détourne des associations automatiques à l'usage dans l'exercice ordinaire de la langue. Faire le poème, c'est fournir cet effort visant à désarticuler les liens qui font sens et sur les pourtours desquels nous sommes habitués à reconnaître notre expérience du monde. Il s'agit d'errer dans les mots isolés les uns des autres, rendus à leur étrange présence solitaire, sur le fil des sensations que la contingence provoque dans mon corps.
En résumé, écrire ces petits poèmes, c'est miser sur ce qui aurait pu être autrement avec l'outil d'une langue désossée.

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lundi 9/10/17 12h53 L, parc, banc, assis

 extrait de la langue l'arbre surgit
     c'est un fait qui vient toujours
mon cœur s'en trouve épaissi

j|e porte la main sur un destin
     façon de défaire le manque de lieu

là-bas les reliefs se devinent après

      insecte après insecte
  chaque mouvement laisse un oubli
              champ immense

   tu t'assois à côté
   les herbes à nos pieds font la loi
  
   des ailes en tous sens
   et l'air qui s'amoindrit jusqu'à l'eau

***










jeudi 28 septembre 2017

678 - peut(-)être un journal






M.E.R.E sera publié par publie.net fin mars 2018. Autrement dit, il me reste 6 mois et deux jours pour:
  • faire tatouer, par Freddy Rässvick, le cryptogramme du Rêve de New York sur mon avant bras, comme sur cet essai, pour clôturer le livre jusque dans ma peau.
  • Terminer les corrections du livre papier avec Jean-Yves Fick et Virginie Gautier.
  • Travailler avec Roxane Lecomte à mettre en forme la version papier du livre.
(Quelques exemples: D, E, Ę, F, G, H, I)
  • Structurer le réseau qui relie les 32 textes entre eux dans le livre numérique.
  • Associer les photos d'Anthony Ceccarelli à chaque texte. Images des lieux de la Shoah aujourd'hui où, littéralement, le vide semble travailler depuis le cœur de la mémoire.
  • Associer des textes issus des œuvres provoquées par l'expérience de la déportation.
  • Terminer de fabriquer le site des Balises avec Thomas Boucharel, site conçu comme prolongement du livre, puis, dans un second temps, comme revue multimédia centrée sur le thème du trauma.
  • Rédiger les synopsis des textes présentés en version animée.
  • Enregistrer des lectures performées de certains textes.
  • Multiplier les collaborations avec musiciens et vidéastes.
  • Terminer la version sonore de M.E.R.E avec Philippe Dubernet, chercher un label.
  • Organiser des concerts, nous produire, ici et ailleurs.

Voilà donc que s'esquisse le terme de cette entreprise qui commença il y a presque cinq ans, dans la salle de bain, avec ma fille.




:

vendredi 4 janvier 2013


297 - M.E.R.E - 1


Je donnais le bain à ma fille. C'est-à-dire que j'étais assis sur le marche-pied à côté de la baignoire et que je rêvassais en regardant le tronc oblique du figuier par la porte-fenêtre.






- Ma croûte, elle est rentrée à sa maison, a dit Lucie, considérant ce bouton sur sa cuisse qui avait donc cicatrisé. Cette phrase m'a gentiment bouleversé. Je lui ai trouvé, immédiatement, une portée eschatologique. J'y ai vu la possibilité d'une nouvelle croyance: une fois leur office accompli, les croûtes iraient en un lieu, leur maison, où elles attendraient la fin des temps. L'apocalypse venue, nous les retrouverions et, ainsi, c'est la mémoire précise de tous nos bobos, de toutes nos blessures, que nous pourrions recouvrer. Ce serait autant d'hommes que de livres - chaque croûte en serait un paragraphe ou un chapitre -, où se donnerait à lire la vie de nos épidermes: de leurs entailles, plaies, coupures... et des personnes, gestes, paroles, lieux, temps qui leur sont associés. On se souviendrait du soin délicat d'une mère, de la maladresse attentionnée d'un grand frère, du mutisme aimant d'un père, de la lumière blafarde d'une salle de bains, des feuilles automnales des arbres qui ombraient la cour de récréation ou encore du vieux pull beige que portait la personne aimée ce jour-là.
Cette sorte de paradis serait dédiée au souvenir de l'humanité. Mais, à bien y réfléchir, que pourrait être le paradis, sinon cette liturgie de notre histoire par laquelle nous fêterions nos implications, nos douleurs et nos joies? A ce propos, je me demande si ce n'est pas là, justement, l'enjeu de toute écriture de création. Un livre, qu'il soit numérique ou bien de papier, est-il autre chose qu'une célébration de nos présences au monde dans le blanc sans âge d'une page? Un livre n'est-il pas une fin des temps? 
Le départ de la croûte signifie la guérison de la plaie. C'est en soi un petit deuil. Il y faut se séparer de la blessure avec laquelle nous avons pu entretenir des rapports courtois, ou bien houleux, quoi qu'il en soit des liens souvent assez forts pour qu'on les ressente comme manque une fois qu'on doit vivre sans. C'est peut-être pour cela que ma fille a pris la peine de parler et d'émettre cette affirmation qui m'inspire; ce serait une façon de sanctionner une perte. 
Dans un sens plus allégorique, il y a des croûtes qui ne rentrent jamais à leur maison parce que la plaie dont elles sont issues ne se ferme pas. C'est le cas d'un trauma par exemple. Vivre après un trauma ne consiste pas à supprimer la souffrance et la désorientation qu'il produit en soi ; vivre après un trauma, c'est apprendre à construire sa maison en lui, dans la zone dévastée, au coeur du ground zero psychique, dans la douleur, le manque de sens et, excusez mon hardiesse, une extrême poésie difficilement transmissible par nos moyens d'expression usuels. 
Depuis que j'ai commencé à écrire, je suis tenté de travailler au sujet de la mort de ma mère. Je ressens avec une certaine évidence que cette mort est au coeur de l'élan vers l'écriture qui me meut. Je ne saurais pas l'expliquer dans la profondeur et la clarté. Je sais par intuition.
J'ai beaucoup écrit autour de la mort ainsi qu'autour de l'image de ma mère, mais jamais je ne me suis attaqué, de front, à ce traumatisme qui a pulvérisé mon adolescence. J'imagine que je ne me sentais pas encore assez armé pour dompter la croyance selon laquelle écrire me sauverait, à jamais - j'insiste sur ce terme : à jamais -, de ma douleur et de mon désarroi. 





M.E.R.E, jeudi 3 janvier 2013

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183 jours avant publication 
d'une forme possible pour représenter le territoire du vide.
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